Après les performances de Corps étrangers de la compagnie de danse Mouvoir de Stéphanie Thiersch, et toujours dans le cadre des célébrations du 10e anniversaire du festival Bipod, Maqamat Dance Theatre présente Watadour. Une chorégraphie de Omar Rajeh regroupant plusieurs artistes de disciplines différentes. Entre mouvements corporels, sonores, visuels et graphiques, l’absurde errance.
 

Watadour, une performance qui aiguise les sens du spectateur, tous ses sens, tout en affûtant ses perceptions. Watadour emprunte tout autant à la danse et aux mouvements, qu’aux sons, à la musique, aux dessins, à la scénographie, à la conception, aux arts visuels et graphiques, à la création. Watadour, et la terre tourne, et elle continue de tourner entraînant tous ses habitants dans ses mouvements, ses manipulations, en perpétuelle lutte, en perpétuels possibles, tels des marionnettes, des mannequins, des pantomimes, qui tentent encore et encore de lutter, de s’accrocher, de continuer à vivre.


Elle est suspendue dans le vide, une corde, une poulie. Il est allongé sur une plaque circulaire disposée à hauteur de quelques centimètres de la scène. Le corps de Bassam Bou Diab se tord doucement, violemment, fébrilement, dans une sorte de douleur indicible. Mia Habis, elle, reste inerte, suspendue, un corps sans vie, comme dépossédé de soi. Des corps manipulés, dans l’impossibilité d’une rencontre, d’une rencontre corporelle, d’un amour à peine né qu’il en devient impossible. Un attouchement qui n’en est pas un, qui ne peut en être un, parce que les forces manipulatrices de l’univers le tuent avant même sa naissance, avant même sa possibilité. En quelques minutes, les premières minutes de la performance, Watadour suggère le possible et l’impossible, l’imaginable et l’inimaginable.
 

D’illusion en illusion


Watadour est un projet qui regroupe plusieurs artistes de différentes disciplines autour d’un concept novateur et audacieux. Un concept qui ne manque pas de frissons et de souffles coupés, de puissance et de puissance de suggestion. Jeux visuels, jeux de l’illusion, à plus d’un niveau, le spectateur s’aperçoit, d’un coup, que cette plaque circulaire qui, au début du spectacle, se positionnait en parallèle au sol, se trouve actuellement surélevée d’un côté, penchée, glissant à la verticale. On se promet de faire attention à ce détail, au moment où elle s’élèvera encore à la verticale. Mais le changement s’opère de manière imperceptible, se dérobant au regard, à la perception même, pour imposer, encore une fois, ses revirements. Et c’est là que réside une des forces de la scénographie de Watadour, signée Nasser Soumi. Tout comme les personnages sont happés par l’univers, le spectateur est happé par la scène où éclôt la représentation de son existence, qu’il voit se dérouler, malgré lui.


Une scène, la terre, une mappemonde, un macrocosme, un microcosme, une représentation où deux êtres humains se contorsionnent. A mesure que Sharif Sehnaoui fait rugir sa guitare qui résonne d’une kyrielle de sons et de sonorités, langoureux, violents, lascifs, entraînants, dérangeants. A mesure que Mazen Kerbaje anime la plaque tournante d’ombres errantes, d’errances hallucinées. Leur présence sur scène est aussi subtile que puissante, d’un accord de cordes, d’un vaporisateur ou autres moyens de création, ils redonnent une nouvelle vie aux corps des danseurs.


Un petit bémol toutefois, au niveau de la chorégraphie. Rien de particulièrement nouveau de la part de Omar Rajeh, les mêmes gestes mécaniques semblent se répéter, de performance en performance. L’attention se perd, et fait perdre la fulgurance des premiers moments. Des moments tissés de sensations aiguisées qu’on aimerait garder en souvenir, à mesure que ne cessent de défiler les images fortes de la performance. Des images enrobées de noir et de blanc. Rien que ces tons, ces absences de couleurs, ces non-couleurs, reflétant la totalité des couleurs et leur annihilation en même temps, entre la lutte contre l’impossible et l’impossible qui s’impose, qui impose ses limites et pousse jusqu’à l’extrême, dans les plus profonds retranchements, et l’envie d’espérer, l’obligation de continuer, la condamnation à persévérer, au-delà du désespoir et de l’absurde.